UA-111954829-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Chapitre 1.6 : Les Marchands de Marseille (Avril 1193)

r6.jpg

La chaleur de la grande salle contraste avec l'air froid du matin qui règne encore dans les ruelles étroites de Marseille. Les lourdes pierres des murs suintent une humidité persistante, malgré les braseros disposés à intervalles réguliers pour réchauffer l'atmosphère. De riches tapis d’Orient, brodés de motifs floraux et de scènes de chasse, couvrent le sol inégal, étouffant les bruits de pas. Les poutres massives du plafond, noircies par la fumée des chandelles, ajoutent à l'impression de gravité qui pèse sur l'assemblée. De hautes fenêtres étroites, protégées par des vitraux en losanges de verre soufflé, laissent entrer une lumière tamisée, accentuée par les reflets pourpres des tentures de soie qui ornent les murs.

Remercier l'auteur

Les marchands, vêtus de riches étoffes importées d'Orient et arborant des bijoux d'or et de pierres précieuses, sont rassemblés autour de la longue table de chêne. Le bois, poli par les années et marqué par des gravures d'anciennes réunions, semble presque aussi vivant que les hommes qui s'y appuient. Les capes doublées de fourrure, les ceintures en cuir finement gravé, et les bagues serties de rubis ou de saphirs témoignent de la richesse et du pouvoir de ces hommes. Chacun semble incarner un morceau de l'âme commerçante de Marseille.

Au centre de l'assemblée, le viguier Hugues de Fer trône avec une assurance naturelle. Sa large carrure est mise en valeur par un pourpoint en velours noir brodé de fils d’argent, qui reflètent faiblement la lumière des chandeliers. À son côté, une chaîne en or massif pend sur sa poitrine, symbole de son rôle au service de la ville. Ses yeux perçants scrutent la salle, et le lourd anneau gravé du sceau de la cité qu'il porte à sa main droite brille dans la lumière tremblante.

Je me tiens debout, bien droit, tentant de masquer ma nervosité. Une semaine s’est écoulée depuis l’émeute qui m’a arraché à l’Abbaye de Saint-Victor. Depuis, les tensions se sont apaisées, mais aujourd’hui, je ressens pleinement le poids des responsabilités que j’ai héritées. Les regards se tournent vers moi, scrutateurs et inquisiteurs, attendant que j’ouvre la réunion.

« Messires, je vous remercie d’être venus. Cette rencontre est cruciale pour l’avenir de Marseille. » Ma voix résonne, cherchant à transmettre une autorité que je ne suis pas certain de posséder.

Un des marchands, Arnaud de la Serre, un homme au visage rond et à la voix acerbe, brise le silence. Il porte une tunique en damas vert émeraude, rehaussée de galons d’or, qui semble presque étouffer son corps trapu. « L’avenir de Marseille, dites-vous ? Nous sommes surtout ici pour discuter du passé, Roncelin. Vous héritez de la vicomté, mais aussi des dettes de votre frère, en plus des votres. »

Un murmure parcourt la salle. Je serre les dents, mais je garde mon calme. Hugues de Fer intervient, sa voix grave imposant le silence : « Messire Arnaud, nous ne sommes pas ici pour comptabiliser les créances, mais pour parler de la stabilité de notre ville. »

« La stabilité, justement ! » lance un autre marchand, Pierre Raimond, tout en lissant sa barbe soigneusement taillée. Il porte une cotte de mailles légère, presque dissimulée sous un manteau d’un bleu éclatant, symbole de son appartenance à une confrérie influente. « Marseille est divisée. L’évêque Rainier contrôle le haut de la colline du Panier, là où se trouve son palais, le quartier prévôtal où se trouve La Cathédrale-Major dépend directement du Vicomte. La ville basse, où nous faisons commerce, est sous l’influence des marchands. Et hors des murs, c’est l’Abbaye de Saint-Victor qui régit les campagnes. »

Je prends une grande inspiration avant de répondre : « C’est justement pour cela que nous devons agir. Les croisades ont apporté richesse et renommée à Marseille, mais elles attirent aussi des convoitises. Nous devons prévenir nos alliés et voisins des changements à la tête de la vicomté. Des messagers partiront pour le Comte de Provence, qui est aussi notre Roi d’Aragon, mais aussi pour le Seigneur des Baux, le Comte de Forcalquier, celui de Montpellier, et bien sûr, Toulouse. Sans oublier Sa Sainteté le Pape, suzerain de l’Abbaye. »

Hugues de Fer acquiesce, son regard dur balayant l’assemblée. « Ces émissaires sont nécessaires pour assurer la paix et la coopération. Mais il faudra aussi discuter des ordres militaires. Les Templiers, les Hospitaliers, et même les Trinitaires ont des intérêts ici. Leur soutien pourrait être déterminant. »

Un jeune marchand, vêtu d’un justaucorps en lin clair orné de broderies marines, s’exprime alors avec enthousiasme : « Et pourquoi ne pas renforcer nos comptoirs en Orient ? Tyr et Jérusalem sont des atouts majeurs. La guerre sainte est une opportunité commerciale, messires ! »

Arnaud ricane doucement. « Là est le problème. Vous parlez d’or et d’épices, alors que Marseille manque de navires pour protéger ses routes maritimes. Nos bateaux sont loués aux Croisés, et nous devons souvent dépendre des flottes des Hospitaliers ou des Templiers. »

La discussion s’échauffe, les voix s’entrecroisant. Je lève la main pour ramener le calme. « Nous ne pouvons pas tout résoudre aujourd’hui. Mais une chose est claire : Marseille doit parler d’une seule voix. Les divisions entre l’évêque, les marchands, et l’Abbaye ne nous renforceront pas. Je compte sur vous tous pour m’aider à maintenir cette unité. »

Hugues de Fer se lève alors, imposant par sa carrure. « Le vicomte a raison. Nous devons agir vite et stratégiquement. Je propose de nommer des représentants pour chaque groupe. Ces hommes auront pour tâche de défendre nos intérêts auprès des alliés et de coordonner nos efforts. »

La proposition est accueillie par des murmures d’approbation. Je sens un poids s’alléger, même si les problèmes restent immenses. Alors que la réunion s’achève, je croise le regard d’Arnaud. Il me fait un signe de tête, un rictus au coin des lèvres. « Roncelin, souvenez-vous : les dettes se règlent toujours, d’une manière ou d’une autre. »

Je sors de la salle, le soleil de midi éclairant la ville. Les marchands se dispersent, chacun retournant à ses affaires. Dans ma tête, les voix résonnent encore : les défis, les attentes, les menaces. Marseille est un puzzle complexe, et il est temps pour moi d’apprendre à en assembler les pièces. Une chose est certaine : diriger n’est pas une question d’héritage, mais de sacrifices.

Après un rapide passage à l'Abbaye pour régler quelques questions de préséances au sein de l'équipe que j'ai chargée de me remplacer, je reviens au Chateau Babon, dont j'ai fait rouvrir les salles inoccupées par le Viguier et ses hommes pour y établir ma demeure seigneuriale.

J'aperçois dans sa cour un cheval harassé, encore luisant de sueur dont le harnachement porte la comète d'argent sur champ de gueules des Baux.
Je ne suis pas surpris quand on introduit auprès de moi un jeune écuyer portée d'une missive portant cette même comète pour cachet. Je fait appeler des témoins pour l'ouvrir devant le petit messager en respectant les formes. Hugues de Fer accourt et je lui tends la missive après l'avoir lue.

-« Va petit, va dire à ton maître que tu as fait ton devoir et que le Vicomte et son viguier ont pris connaissance de sa lettre, » je lui tends une obole d'argent qu'il fait mine de refuser .

« prends donc, jeune sot, et profite que tu es à Marseille pour acheter de beaux rubans à ta belle »

Les commentaires sont fermés.